Texte(s)
Entretien avec la réalisatrice Quel a été le point de départ de l’écriture du film ? C’est parti d’un rêve : j’étais à Ljubljana en train de nir la postproduction de mon film précédent : "HOW I KILLED A SAINT" (Comment j’ai tué un saint). Un matin, je me suis réveillée avec une belle image dans la tête : le corps nu d’une jeune femme allongé sur une table de cuisine. Je suis immédiatement tombée amoureuse de l’image et de toute la symbolique qu’elle contenait. Le lendemain, j’ai transformé l’image en scène, plus tard c’est devenu une des scènes principales du lm : « Afrodita revient chez elle, apporte la méthadone à sa soeur, va à la cuisine, se déshabille lentement, s’allonge sur la table de la cuisine, attend sa soeur, la lumière douce du matin lui caresse la peau. » Cet acte était un appel au secours, et ce qui m’a le plus intéressée était la logique de cet acte de la part d'Afrodita. En tant que femme, je voulais raconter une histoire de femmes dans une petite ville des Balkans . Le choix des trois soeurs fut vraiment motivé par des raisons techniques : lors de la construction du scénario, il fallait trouver une manière de présenter trois types de femmes totalement différents, vivant/survivant dans une petite ville. Il y a une grande similitude avec « Les Trois soeurs » de Tchekhov ; là, les trois soeurs rêvent de Moscou, tandis que les miennes rêvent de quitter Veles et cherchent leur bonheur ailleurs. Grandir en Yougoslavie, c'est évoluer dans un système éducatif où nous étions très fortement in uencés par la littérature russe et Tchekhov en était une des plus grandes figures.
Comment s’est opéré le choix de la ville ? Les lieux ont toujours été source d’inspiration pour moi. Comme dans les peintures de Chirico, mes personnages existent grâce à l’environnement qui les entoure. Le choix du lieu est donc important. J’utilise le lieu pour informer de l’état émotionnel du personnage et l’intensifier. C’est un beau jeu, ou plutôt une recherche sur l’individu et l’espace. Quand j’ai visité Veles pour la première fois, j’en ai aimé la structure. C’est une ville positionnée sur six collines, une ville autrefois très prospère qui aujourd’hui se meurt.
Et l’utopie révolue de Titov ? Ah, Titov ! Nous l’aimons et le haïssons à la fois. Il y a un rapport très complexe entre ce qu’il était et l'image qu’il renvoyait, ce qu’il avait fait de bien et de mal. Cette complexité est très présente à Veles, même de nos jours. D'abord à cause de son nom. Du temps de Tito, chaque république avait une ville qui portait le nom de Tito et en Macédoine c’était Titov Veles. Ensuite à cause de ce que cela a entraîné une industrialisation et une perspective de progrès qui se sont aujourd’hui transformées en une situation totalement opposée. Quand vous visitez Veles et son usine de plomb, tous ces rapports complexes prennent forme ; ils deviennent visibles. Je voulais capter cela et parler de ce que ma société est actuellement par rapport à ce qu’elle fut autrefois.
Le film semble bâti sur des oppositions ? (Beauté de l’image / atmosphère étou ante et invivable de la ville.) Lorsque j’ai commencé à préparer visuellement le lm, je recherchais la beauté dans des lieux inconfortables. J’ai donc décidé de montrer la beauté, là où on ne l’attendait pas. Je suis consciente que c’est un choix inhabituel et que cela va à l’encontre de nos attentes ou des représentations habituelles de la tristesse ou de la misère. Mais c’est exactement ce qui m’intéressait : la sensation, ou mieux, le feeling transmis au spectateur lorsque la beauté est mêlée à la douleur. Le film a le pouvoir étonnant de dépasser l’expérience, de faire voyager le spectateur dans un monde qu’il ne connaît pas. Le douloureux mélange entre la beauté et la douleur est l’essence de l’état des trois soeurs, soeurs d’amour et de haine, qui veulent être et l’impossibilité d’être. Je sais que j’offre un voyage émotionnellement turbulent.
Comment le scénario a-t-il été construit ? Une fois que j’ai construit ou même mieux, organisé les personnages, j’ai commencé à écrire les scènes. Au départ, j’ai laissé les personnages trouver leur histoire au travers de leur propre logique de comportement. Je trouve que travailler dans ce sens est plus organique. A chaque fois que j’ai essayé l’inverse, je me suis perdue dans la construction d’une histoire qui ne me mène pas forcément à la vérité. La véracité de l’expérience est ce que j’estime et recherche le plus. Chaque personnage vit dans un moment de vérité, toutes portes ouvertes, ensuite vient l’importance de l’auteur choisissant la prochaine étape que le personnage va franchir ; et chaque étape mène à di érentes circonstances et ainsi de suite.
A quel moment et quand avez-vous décidé de faire d’Afrodita un personnage qui ne parle pas et pourquoi ? Dès le départ, j’ai su qu’Afrodita ne parlerait pas. Nous avons discuté de ça en détail avec Labina. C’était un grand dé pour nous, surtout dans le processus d’écriture et de création du personnage : comment peut-on partager l’expérience du personnage sans utiliser la parole ?! Cela a influencé la construction du scénario lui-même. Dans le sens où c’était une histoire personnelle, intérieure, et la logique de l’histoire et ses actions venaient de la psychologie du personnage et de sa vision du monde. Cela m’a forcée à observer tous mes personnages plus attentivement : notre corps et nos yeux parlent autant que des mots, et quel meilleur moyen d’observer cela si ce n’est au cinéma. Cette décision m’a donnée plus tard beaucoup de liberté pour utiliser la forme cinématographique dans son ensemble dans la construction de la mise en scène. Au départ j’étais obligée d’utiliser tous les éléments cinématographiques : scénographie, costume, mouvements de caméra, pour exprimer ce que mon personnage ne pouvait pas dire avec des mots et intensifier son état émotionnel.
La relation entre les trois soeurs est très forte. Comment avez-vous défini leur personnage ? La réalité est toujours le point de départ. Une nuit, dans un bar, j’ai rencontré Ana Kostovska qui joue le personnage de Slavica. Plus tard j'ai donc basé tout le personnage de Slavica sur notre conversation ou plutôt le feeling que j’ai eu lors de notre conversation cette nuit là. J’étais captivée par la fragilité autant que par la force d’Ana. C’est donc devenu la base du personnage de Slavica. Elle est forte et fragile, c’est un symbole de force mais aussi d’échec. Le personnage de Sapho est d'abord né comme le prototype de la femme que l’on croise souvent. Dans le scénario, c'est le dernier des trois personnages a avoir été développé. Durant les répétitions, l’actrice , Nikolina Kujaca, a elle-même apporté beaucoup plus de substance au personnage . Pour finir, Afrodita a toujours été le personnage le plus symbolique des trois. D'abord à cause de son nom et de tout ce qu’il signifie et implique. Elle est la beauté et l’innocence, la fertilité et l’amour. Enfin, elle est simplement bonne, bonne comme seul un ange peut l’être. Pour moi, Afrodita est le personnage que tout être humain s’efforce d’être.
Deux d’entre elles portent des prénoms de la mythologie grecque : est-ce un hasard ? La décision de nommer l’héroïne Afrodita était consciente et très précise comme je l’explique plus haut. A l'inverse, Sapho est seulement un nom que j’aime et personnellement j’aime toute la signi cation que ce nom porte en lui, cela inclut la liberté d’expression ainsi que la libération. Je n’ai pas directement utilisé cela dans la création du personnage, mais j’aime toujours l’ambiguïté perçue dans la signi cation du nom envers le personnage de Sapho. A l’opposé de ceux là, il y a le nom de Slavica, qun nom très commun du temps de Tito. Slavica désigne quelqu'un qui célèbre, ce qui est le contraire de ce qu’elle fait dans l’histoire. En Macédoine, on dit que le nom qui vous est donné à la naissance est ce que vous deviendrez, mais qu’arrive-t-il quand ce n’est pas le cas. Cela mène, dans un sens, au coeur de l’histoire à Tito Veles : le potentiel pour être et l’incapacité d’être à cause des circonstances qui nous entourent : sociales, économiques, politiques et ancestrales.
« La Vie rêvée des anges » si le titre n’existait pas déjà, il pourrait s’appliquer aux soeurs. Le rêve est fortement confronté à la réalité. Sapho et Slavica, rêvent leur vie et Afrodita vie dans ses rêves. Le rêve pour les personnages est-il la seule issue pour quitter cette ville (ou l’utopie passée) ? J’aime votre idée, cela aurait vraiment été un bon titre pour mon film ou au moins un titre plus universel. Je ne connais pas beaucoup de personnes qui sont dans leurs rêves comme dans la vie. Ce serait si malheureux. Rêver c’est imaginer et se projeter bien sûr. Nous rêvons de nos désirs et de nos peurs et c’est exactement l’expérience d’Afrodita. Le personnage d’Afrodita vit dans ses rêves, elle tente de prendre une décision dans son rêve, des décisions qu’elle est incapable de prendre dans la vraie vie. En même temps, la vie de rêves d’Afrodita est étroitement connectée à sa réalité et il est di cile de dessiner la ligne entre les deux. Dans le cas d’Afrodita, ses rêves sont sa seule échappatoire, parce que souvent, les circonstances sont plus fortes que nos désirs intérieurs. Notre volonté intérieure et notre désir ne pourront pas échapper aux circonstances qui nous entourent, comme c'est le cas pour Afrodita et Slavica. L’histoire de Sapho est différente. Sa volonté écrase les circonstances, donc elle est libre d’être.
L’usine et la ville de Veles sont-elles des visions métaphoriques de la Macédoine dont les habitants sont rongés par la pollution d’un passé qui a laissé des séquelles ? De plusieurs façons oui. La pollution est un réel problème en Macédoine, comme c’est le cas dans tout pays développé où l’inquiétude est d'avoir à manger aujourd'hui sans se préoccuper de l’ombre que la pollution porte sur demain. A première vue, on pourrait dire que le film offre peu de perspectives aux personnages pourtant y voyez vous un espoir ou une issue ? Le message d’espoir est que l’on s’en sort avec ce qu’on a, de la meilleure façon possible. Comment avez – vous préparé votre film avec votre chef opérateur Virginie Saint Martin ? La préparation du lm était un long processus très détaillé, tout comme la construction d’une cathédrale de Gaudi, pièce par pièce – doucement et passionnément. Virginie a une vision très précise de l’éclairage dans le lm. Pour elle, l’émotion est traduite par la lumière, elle a donc peint chaque image du lm comme une réponse à l’émotion que nous voulions faire passer. Quand on a commencé à parler du lm, on a décidé de traiter chaque image comme une peinture et de ne pas tourner pour simplement faire de l'image. Cela voulait dire beaucoup de préparation : nous avons fait un story-board qui a été respecté et suivi de près lors du tournage. J’ai également créé un cahier visuel dans lequel le lm avait été divisé par couleur et chaque couleur était liée à une émotion. Dans ce cahier les couleurs étaient plani ées en fonction des images : la couleur des paysages, leurs relations avec les costumes et avec l’éclairage bien sûr. Les scènes de rêves sur la montagne sont spectaculaires. Comment avez-vous fait ? Mon frère Vuk Mitevski et le chef décorateur français Olivier Meidinger étaient conjointement responsables de la scénographie et de la direction artistique du lm. Vuk était en charge de conceptualiser les rêves. Pour le rêve sur la montagne, pendant un long moment nous ne savions pas comment faire. Le dialogue était en place mais je ne savais vraiment pas comment le mettre en scène. Un jour mon frère a eu l’idée de peindre la colline, j’ai été séduite par cette idée. Restait alors à persuader ma soeur Labina, qui est aussi la productrice. Vuk a fait un impressionnant travail en préparant la présentation du rêve, une combinaison entre actions réelles et animation qui a su convaincre tout le monde. Malgré ça, on ne savait pas comment procéder. Les coproducteurs français et belges ont proposé des e ets spéciaux mais nous n’avions pas encore d’expérience avec cette technique. De plus, pour moi faire du cinéma est quelque chose de manuel, on ne le fait pas sur l’ordinateur. Finalement Vuk a dit qu’il allait le faire : il nous a demandé trois semaines et cinq peintres. Et il l’a fait. Je dois préciser que la peinture était écologique et sans danger pour la nature, nous l’avions commandé en Autriche. J’ai quelques anecdotes assez amusantes à ce sujet : durant la période de peinture nous avons eu des soucis avec les vaches. Un jour, à son arrivée, l’équipe a vu qu’un troupeau de vaches avait mangé ce qu’elle avait peint la veille. En mangeant l’herbe, elles avaient mangé notre peinture. Ça nous a pris quelques jours pour les persuader d’aller pâturer ailleurs. La peinture était restée sur la montagne plusieurs mois après le tournage. C’était une très jolie idée. J’espère qu’on pourra peindre notre réalité plus souvent.
A quel genre de difficultés avez-vous eu à faire face durant le tournage ? Le tournage a ressemblé à un marathon de sept semaines. On ne pouvait pas s’arrêter, il fallait continuer peu importe les circonstances et prendre les bonnes décisions. Une bonne équipe, professionnelle et motivée, s’imposait. C’est ce que j’avais heureusement. En Macédoine, nous n’avons pas de véritable industrie cinématographique ou de studios dans lequel tourner et tout est une question d’improvisation. Olivier Meidinger a dû construire l’intérieur de la maison des trois soeurs dans une usine abandonnée en banlieue de Veles. Ce lieu n’était pas équipé et les acteurs devaient faire avec ce qui était disponible : rester dans une chambre vide ou s’asseoir sur une pierre. L’autre difficulté était le matériel, il n’y a pas de caméra 35mm en Macédoine, très peu de matériel d’éclairage et pas d’équipement de son, et je parle bien des équipements de base. Donc tout a coûté plus cher pour notre film. La production a organisé le transport de deux camions pour importer le matériel de prise de vue et d’éclairage et ce depuis la Belgique et la France. Pour moi, en tant que réalisatrice, cela voulait dire que je n’avais vraiment pas le luxe de pouvoir expérimenter quoi que ce soit. Si je voulais utiliser les objectifs spéci ques cela devait être organisé bien à l’avance. Donc la préparation était vraiment cruciale. Par exemple quand on tournait la scène de rêve sur la colline, avec cette grande peinture en arrière plan, nous avions commandé des téléobjectifs spéci ques, en Hongrie. Le jour du tournage il y a eu du brouillard à Budapest et le matériel n'est arrivé que 45 minutes avant la fin du tournage de la scène en question, donc nous avons improvisé. Avec le recul, c’est plutôt amusant mais sur le tournage, croyez-moi, c’était assez stressant.
Comment avez vous choisi votre équipe technique ? Et notamment, comment avez vous pensez à Jacques Witta pour le montage ? Malgré notre brève expérience, ma soeur et moi étions conscientes de l’importance de l’équipe technique . Labina a donc rencontré chaque membre de l’équipe personnellement : les chefs de départements aussi bien que les conducteurs, tout le monde et son énergie positive a été essentiellle au bien être de l’équipe, surtout dans les conditions difficiles de travail qui étaient les nôtres : le soutien et le dévouement de chaque membre de l’équipe était très important. Le choix de Jacques Witta était l’idée de Setareh Farsi , ma coproductrice française. Pour certaines raisons elle avait pensé à Jacques et elle avait raison. Elle a organisé un rendez-vous, j’ai été vraiment très excitée à l’idée d’avoir l’opportunité de travailler avec quelqu’un qui a une si grande expérience, il a tout de même été le monteur de Kieslowski, entre autres. Lors de notre réunion, il était évident que Jacques était quelqu’un de très à l'écoute. Je me demande si j‘aurai pu faire ce film sans lui.
Ce film a aujourd’hui obtenu plus de quatorze prix à travers le monde et à été choisi pour représenter la Macédoine aux Oscars. Comment vivez vous tous ces évènements ? Pensiez-vous à un tel accueil lors de l’écriture du film ? La semaine dernière j’ai fait le tour du monde en 10 jours, j’ai commencé à Paris pour aller à New York présenter mon lm et ensuite à Tokyo où Titov Veles était sélectionné au Filmex Festival. Je suis de Titov Veles est projeté partout dans le monde, pas toujours de la même açon mais les spectateurs ont réagi très favorablement. Pour moi, une femme venant d’un petit pays de deux millions d’habitants c’est un grand pas. Je pense toujours que nous créons et réalisons pour informer, changer, faire la di érence. Je traite chacun de mes films comme s’il était mon dernier, surtout que venant d’un pays instable, je me demande toujours si j'aurais encore l’opportunité de créer et faire d’autres films.
Avec votre soeur Labina, (que l’on a récemment vu dans : I Want You de Michael Winterbottom) vous avez monter votre maison de production. Comment fonctionnez vous ? J’ai beaucoup de chance d’avoir la possibilité de travailler avec ma famille. Créer avec et au sein de la famille c'est ce que nous avons toujours fait. Je suis issue d’une famille d’artiste : ma mère, mon père, ma soeur, Labina et mon fdrère, Vuk… L'échange d’idées est notre habitude. Nous sommes tous très passionnés par nos métiers, Labina comme actrice, Vuk comme sculpteur et moi comme réalisatrice. Il y a quelques années, un ami de New York m’a rendu visite dans ma famille à Skopje, plus tard il m'a dit : « Je n’ai jamais rencontré une famille dont l’unique sujet de conversation et de polémique à table tourne autour de l’art et du cinéma… » C’est vrai, nos conversations tournent toujours autour de notre dernier lm, d'un scénario, d'une sculpture… Oui nous rêvons beaucoup et nous sommes très impliqués dans les créations de chacun.
Quels sont vos prochains projets ? Je travaille sur l’écriture de mon prochain long métrage "MARKET". J’ai également écrit le scénario pour un court métrage d’animation qui va être réalisé par Vuk, mon frère.
Propos recueillies par François Vila et traduit par Hélène Rogow, Setareh Farsi et Olivier Samouillan.
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