La Pivellina : Nous sommes dans un quartier populaire qu’on devine aux portes de Rome, dans une sorte de
no man’s land demeuré ignoré des bétoneurs. Là, une femme cherche son Hercule, animal ayant pris la tangente. Cette dame retient d’emblée notre attention. Physiquement par ses cheveux teints d’un rouge qui va servir de phare, de balise. Humainement, parce que ses traits de personne âgée suffisent pour dire que la vie ne lui a pas souri tous les jours.
C’est cela le cinéma, l’aptitude à faire ressentir en une image le poids d’une vie. Si Hercule ne réapparaîtra que plus tard, est trouvé en attendant un enfant de deux ans, probablement abandonné sciemment. D’emblée, nous savons où nous sommes cinématographiquement, entre le néoralisme et les frères Dardenne, au côté d’une sorte de Mère Courage, dans une volonté de simplicité dans une mise en scène qui serait transparente s’il n’y avait ces satanés cheveux roux omniprésents, tel le point d’ordonnancement de la composition dans la peinture figurative classique.
Au bout d’une demi-heure, le champ s’ouvre, nous avons le contexte et pouvons enfin appréhender que la femme travaille au cirque où elle est celle sur qui on lance les couteaux et que le lanceur est son mari, bon cœur mais du genre taiseux, qui arrive à travailler ainsi trois ou quatre mois par an. Élever un enfant dans ces conditions n’est guère facile et pourtant ! Ils se sont attachés à la petite chose et la femme serait prête à tenter une légalisation, sinon qu’ils ne remplissent pas les conditions. Le film porteur d’une leçon et régleur de comptes avec l’ordre établi affleure légèrement, masi la vie reprend vite le dessus dans cette petite communauté des gens du cirque.
Tout cela est filmé avec beaucoup d’amour, sans esbroufe, dans une complicité totale avec les personnages. Et Patrizia Gerardi est une comédienne formidable.
Jachère Romaine. L’humanité, 20 mai 2009.
ENTRETIEN AVEC LES REALISATEURSL’histoire de La Pivellina est-elle basée sur une histoire vraie ?Tizza Covi : J’ai écrit un scénario à partir des situations vécues par les personnages qui sont dans ce film et que nous connaissions déjà. Et il est vrai qu’en Italie de nombreux enfants de l’âge d’Asia, voire des nouveaux-nés, sont abandonnés. C’est un problème dont l’actualité reste brûlante.
Avec La Pivellina vous franchissez le pas de la fiction. Qu’est-ce qui vous a poussé à le faire, même si vous avez souhaité garder une approche documentaire de la fiction ?Tizza Covi : L’approche documentaire est ce qui nous intéresse le plus en termes de réalisation. Ce que la réalité vous donne ne peut pas être reproduit. Mais avec nos films documentaires, nous étions arrivés à un point où le fait de ne pas pouvoir influer sur ce qui se passe nous posait un problème. On a également senti qu’on pouvait franchir ce pas car dans
Babooska nous avions travaillé avec des personnes admirablement naturelles pour qui la proximité de la caméra n’était pas un problème.
Comment Patty est-elle devenue le personnage principal de La Pivellina ?Tizza Covi : Cela fait longtemps que nous connaissons Patty. Sa voix et son comportement ressemblent à ceux d’Anna Magnani, que nous adorons. Même si elle a un tempérament explosif, elle a beaucoup fait pour se contenir pendant le tournage. Nous avons vécu avec Patty et Walter dans leurs caravanes. Nous avons passé de nombreuses soirées à jouer ensemble aux cartes ou aux dés. Ou à aller manger avec eux à la pizzeria. Les gens du voyage n’ont pas grand-chose à faire pendant l’hiver : ils préparent leurs caravanes pour l’été ou répètent et améliorent leurs numéros. Le tournage a donc rempli une période qui n’est habituellement consacrée à rien d’autre que l’attente.
Rainer Frimmel : Bien que Patty soit très différente de Walter, ils ont ensemble une force incroyable. C’est cet aspect aussi qui nous a fascinés. On a l’impression que le scénario ne contenait pas de dialogues bien définis.
Tizza Covi : L’histoire avait un début et une fin très précis. Mais en effet les dialogues n’étaient pas écrits. Une heure avant de commencer à tourner, nous allions parler avec Patty, Tairo ou Walter, nous leur indiquions le type de scènes que nous avions prévues et ce qui devait se retrouver dans la conversation. Néanmoins la manière dont ils formulaient leurs répliques et l’ordre dans lequel elles étaient dites dépendaient totalement d’eux.
Tourner avec des enfants n’est jamais chose facile. Comment avez-vous réussi à « diriger » une petite fille aussi jeune ?Tizza Covi : Asia avait presque deux ans au moment du tournage. Toutefois, notre manière de tourner n’a rien à voir avec une équipe de tournage classique. Rainer est à la caméra et je suis à la prise de son. Nous n’effrayons donc pas les enfants. J’ai passé beaucoup de temps avec Asia, et elle s’est habituée à s’endormir dans mes bras, puis avec Patty dans la caravane. Quand nous prenions la caméra et le matériel son, cela ne provoquait pas de grands changements dans son univers.
Rainer Frimmel : Bien sûr, beaucoup de choses se sont passées de manière spontanée. Avec une enfant de cet âge-là, ça ne sert à rien d’être directif. Il faut adapter la situation à la lumière de ses sentiments, sur l’instant.
Parmi les thèmes abordés dans le film, il y a ceux de l’abandon et de la co-existence entre générations. Tizza Covi : Il y a aussi celui de l’entraide auquel nous sommes très attachés. Il était important pour nous de montrer ce mode de comportement dans ce type de société. S’entraider est, tout simplement pour eux, une évidence.
Rainer Frimmel : L’enfance est aussi un autre thème important du film. Tairo a été « officiellement » abandonné après le divorce de ses parents quand il n’avait que trois ans. Il lui a par conséquent fallu se débrouiller tout seul à un très jeune âge et réussir à trouver une famille de substitution.
Comment s’est passé le tournage d’un point de vue technique ? Rainer Frimmel : Tourner dans ces conditions et dans une caravane n’est pas évident. Il faut toujours trouver des solutions pratiques. D’où l’idée de tourner en super-16 mm avec une caméra à l’épaule. On n’a pas non plus utilisé de lumière artificielle car on souhaitait être toujours le plus proche possible de la réalité.
Tizza Covi : On a quand même gardé notre style, à savoir des plans séquences. Ils permettent de faire surgir des choses intéressantes.
Comment s’est passé le montage ?Tizza Covi : Nous avions plus de métrage que pour nos films précédents, environ 20 heures en tout, ce qui reste relativement peu pour un film de fiction. Pendant le montage, dont j’ai la charge, on a du écarter beaucoup de moments magnifiques et très réussis parce qu’ils s’éloignaient trop de la trame de l’histoire.